Les trois Clefs

Ceci n’est pas un texte que j’avais écris mais qui avais attirés mon attention.

Comme vous venez de le constater, les légendes, tout comme les contes traditionnels, tentent souvent d’expliquer ou de recréer des situations primitives qui nous viennent du fond des âges.

Le conte suivant, portant sur la vie de couple, nous offre un point de vue fort dépassé de ce que sont devenues les relations entre conjoints aujourd’hui et pourtant il renferme quelques vieilles vérités qui vous permettront de comparer votre vision du couple à celle qui est véhiculée dans ce récit.

Toutefois, avant de jeter un regard critique sur les stéréotypes sexistes et sur la vision du couple présentés dans ce conte, faites d’abord une lecture en survol du texte «Les trois clefs».

Les trois clefs

Quand Vieux Père céleste eut fait l’homme et la femme, il les mit tous les deux dans la même maison pour qui’ils y vivent ensemble et s’entraident l’un l’autre. Mais ils y furent mal. Ils étaient trop semblables. Car Dieu, étourdiment, les avait faits de même force. Ils se disputaient donc les mêmes territoires avec la même hargne et la même vigeur. Comme ils avaient autant l’un que l’autre de muscle et de malignité, il n’y avait jamais de vainqueur.

Or, il advint qu’un jour l’homme s’exaspéra. « Cette vie, se dit-il, est trop inconfortable. Il faut que l’un de nous, décidément, gouverne. Autant que ce soit moi. » Il s’en alla voir Dieu dans son pays d’En-Haut.
– Bonjour à toi, mon fils, lui dit le Créateur.
– Bien le bonjour, Vieux Père. J’ai des soucis, dit l’homme.
– Et quels sont-ils, mon fils? Parle donc, je t’écoute.
L’homme prit un grand souffle. – Ô vieux Faiseur des choses, dit-il, toi dont la chevelure est couronnée d’étoiles, toi qui fais naître un monde a chacun de tes pas, toi dont la main droite lance tous les matins le soleil dans le ciel jusque dans ta main gauche où il tombe le soir, tu sais que ma compagne est forte autant que moi. Ce n’est pas bon, Seigneur. Nos guerres s’éternisent, et le bonheur nous fuit. Aussi je te supplie de faire de moi seul le maître du ménage. Il me faut pour cela des épaules plus larges, une taille plus haute et des cuisses plus fermes.
– As tu bien réfléchi ? demanda Dieu, Songueur.
L’autre lui répondit qu’il avait tout pesé, le pour comme le contre.
– Qu’il en soit donc selon ton désir, dit Vieux Père après un long silence. Retourne-t’en sur Terre et règne sagement.

L’homme redescendit les escaliers célestes, courut à sa maison, entra dans la cuisine.
– Femme, regarde-moi et tâte un peu mon corps, dit-il, bombant le torse. Je suis plus fort que toi. Désormais, devant moi tu baisseras les yeux et tu fileras doux. Dieu est de mon côté. C’est lui qui m’a donné le pouvoir de te vaincre.

La femme protesta. Il la giffla. Elle lui bondit dessus, mordit, griffa, cogna. Il la prit par la nuque, la jeta par terre, puis la tint d’une main le front contre le sol et la fessa de l’autre jusqu’à ce qu’elle demande grâce. Enfin, sûr de sa force, il lui dit : – Si tu sais obéir, tu vivras décemment. Mais si tu te rebiffes, tu n’auras à manger que la poussière de mes sandales, et tes larmes à boire. Va, maintenant, travaille. Je vais dormir un peu.

La femme s’en alla, mais point à son ouvrage. Elle s’en fut tout droit au royaume d’En-Haut.
– Bonjour à toi, ma fille, lui dit le Créateur.
Elle tremblait de rage. – Père, bien le bonjour. J’ai beaucoup à me plaindre. La force que j’avais, pourquoi me l’as-tu prise ?
– Fille, répondit Dieu, tu es forte aujourd’hui comme tu l’étais hier.
– Si c’était vrai, Vieux Père, mon époux n’aurait pu poser son pied crasseux entre mes deux épaules.
Vieux Père lui conta la visite de l’homme. La femme l’écouta puis : – En bonne justice, ô Seigneur de nos vies, dit-elle, tu dois à moi aussi accorder plus de muscle afin que nous soyons égaux, comme autrefois. Vieux Père hocha la tête. – Il est trop tard, ma fille. Ce que Dieu a donné, Dieu ne le reprend pas. Ton compagnon voulait être plus fort que toi, il l’est. Il le sera jusqu’à la fin des temps.

La femme, furibonde, serra les poings et tourna les talons. Le pas vif et sonnant, elle s’en alla droit chez Vieil Oncle le diable. En pleurant et en geignant, elle lui raconta ce qui s’était passé. Le diable lui sourit, la prit aimablement par le bras et lui dit :
– Femme, rien n’est perdu. Retourne-t’en voir Dieu et fais-lui bon visage. Flatte-le, il aime cela. Enfin, demande-lui qu’il te donne les clefs que tu verras pendues près de sa cheminée. Tu me les porteras. Je te dirai qu’en faire.

La femme reprit donc le chemin du royaume d’En-Haut. D’escaliers en sentiers abrupts, toute la nuit elle grimpa. Au matin, elle était à la porte du ciel. Elle risqua son visage par l’entrebâillement et dit à voix fluette :
– Je peux entrer, Seigneur ?
Elle vint devant Dieu sur la pointe des pieds, se fit tout miel, tout sucre.
– Je connais ta grandeur, ô Vieux Père, dit-elle. Tu n’as jamais créé deux montagnes arides sans faire entre elles une vallée accueillante aux vivants. Plus tes hivers son rudes, plus tes printemps sont beaux. Même un bâton tordu dans ton poing infaillible assène des coups droits. Ta justice me plaît.
– Fille, répondit Dieu, que désires-tu donc ?
– Vieux Père, pas grand chose. Ces trois clefs suspendues près de la cheminée.
L’oeuil de Dieu pétilla. Il répondit :
– Prends-les.

Elle les empocha, redescendit sur Terre et s’enfonça encore jusqu’au royaume d’En-Bas. Vieil Oncle le diable l’accueillit au seuil de sa demeure.
– Regarde, lui dit-elle. Elle brandit le trousseau, rieuse, sous son nez.
-Tu Tiens là un trésor, lui répondit le diable. Il y a dans ces trois clefs, si tu sais t’en servir, un pouvoir si puissant que ton balourd d’époux en sera désarmé. La première est celle de la cuisine, et tu sais combien l’homme aime se mettre à table.
La deuxième est celle de la chambre, et tu sais combien l’homme aime se mettre au lit. La troisième est celle du berceau, et tu sais combien l’homme aime avoir de beaux enfants. Prends-es donc, ma jolie, verrouille les trois portes et, quand ton époux rentrera, ne lui en ouvre aucune tant qu’il n’aura pas mis sa force a ton service.
– Beau diable, grand merci. Permet que je t’embrasse.
La femme mit les clefs dans sa poche profonde et retourna chez elle.

L’homme, au soir, la trouva nonchalamment assise sur la pierre du seuil. Un brin d’herbe à la bouche, elle fredonnait tout doux.
– Je te ferai chanter un autre air tout à l’heure, grogna-t-il en passant.
Il entra, fit grand bruit partout dans la maison, puis bientôt s’en revint où était son épouse.
– Qui a fermé ces portes ? rugit-il, désignant la pénombre, dedans.
– C’est moi, lui dit la femme.
– Comment donc as-tu fait ?
– Je n’ai eu qu’à tourner trois clefs dans trois serrures.
– Misère de mes os ! Ces clefs, d’où les tiens-tu ?
– Dieu me les a données.
L’homme grogna tois coups, courut à l’escalier qui grimpait chez Vieux Père, marcha jusqu’à son trône.
– Ô Faiseur de miracles, j’ai besoin de ton aide. La femme m’interdit ma cuisine, ma chambre et le berceau de mes enfants. Les portes sont closes. Et cette garce dit qu’elle tient de toi les clefs qui les ont verrouillées.
– C’est vrai, dit Dieu. Je les lui ai offertes. Le diable seul pouvait lui apprendre à s’en servir. Sans doute l’a-t-il fait.
– Le diable l’a aidée ? Donc elle t’a trahi. Vieux Père, punis-la. Confisque son pouvoir.
– Impossible, mon fils. Ce que Dieu a donné, Dieu ne le reprend pas. La femme aura les clefs, toujours.
– Et mon ventre affamé, qui donc le nourrira ? Et mon corps fatigué, qui donc l’apaisera ? Et mes enfants futurs, qui donc les sèmera ?
– Demande à ton épouse, ô fils, répondit Dieu.

L’homme revint chez lui. De mauvais gré d’abord, il honora sa femme puis, les portes s’ouvrant, il le fit de bon coeur. Et la marmite au feu ronronna doucement, et le grand lit bruissa, et le berceau chanta.

Depuis ce temps, la femme est gardienne des clefs dans la maison commune, et l’homme n’y peut rien. Il est fort au-dehors, il est faible au-dedans. À chacun son pouvoir. Et puisque Dieu et diable ont ensemble voulu qu’il en soit ainsi, ce doit être bonne justice.

(« Les trois clefs », tiré de Henri GOUGAUD, L’arbre d’amour et de sagesse, Paris, Éditions du Seuil, 1992.)

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